Interview de David Serrault (Ensad/IDN)
Pas de e-kioskes les enfants aujourd’hui, j’ai trop envie de vous faire partager ce qui suit
J’ai eu la chance d’assister au colloque de l’Ensad (Web et recherche sur l’identité numérique dans la mobilité) où trois étudiants chercheurs ont présenté leurs projets. J’en avais fait un bref retour d’auditeur.
David Serrault présentait le premier projet Hinc&Nunc qui m’avait séduit par sa justesse et son apparente simplicité. Il est surprenant d’assister à un colloque sur le design et de se retrouver ressentir des sentiments comme la nostalgie, la tendresse (l’objet qu’une petite fille partage via un écran à sa grand-mère pour lui signifier je suis là et je pense à toi) à la présentation d’applications…
Hinc&Nunc
« Je suis {ici} et {maintenant}, je vais bien et je pense à toi. » Comment créer en situation de mobilité, un espace partagé intime entre deux personnes situés géographiquement à distance? (David Serrault )
Ça fait quoi de redevenir étudiant ?
En fait, ça n’était pas la première fois que je retournais sur les bancs de l’école. C’était même la troisième. J’ai vraiment apprécié ces parenthèses dans mon parcours professionnel. Redevenir étudiant implique de savoir se remettre en question, faire preuve d’ouverture et d’humilité. Ce sont des opportunités de s’intéresser à d’autres problématiques, de rencontrer d’autres personnes. Et bien sûr, d’apprendre. Je pense que ces deux dernières années m’ont énormément apportées pour ma pratique de designer. J’ai côtoyé des professeurs (Rémy Bourganel et Etienne Mineur entre autres) et des étudiants brillants. A ce titre étudier à l’Ensad était une chance extraordinaire. Une expérience que je recommande, bien entendu.
Étais-tu étudiant chercheur à plein temps ? As-tu eu à convaincre l’entreprise qui t’emploie du bienfondé de cette démarche ?
Je précise que je n’étais pas étudiant chercheur à plein temps. Jusqu’à juin dernier, j’étais chercheur un jour par semaine, plus quelques weekends et soirées
et architecte de l’information 4 jours chez voyages-sncf.com. Cette organisation particulière était une condition que j’avais négocié avec mon employeur lors de mon embauche il y a deux ans.
Durant la conférence, j’ai eu l’impression qu’une réelle connivence s’était créée entre les différents acteurs du laboratoire de recherche EnsadLab (aussi bien les responsables que les étudiants), c’est le cas ?
Oui, tout à fait. Je crois que ces deux années ont tissées des liens forts entre nous. Nous avons partagés de très bons moments, lors des conférences Lift de Genève notamment. Travailler ensemble lors des workshops et des ateliers du laboratoire a développé chez nous une culture et une sensibilité commune aux enjeux de l’identité numérique et de la mobilité. D’ailleurs, lorsque nous avons commencé à nous consacrer à nos projets respectifs, nous nous sommes spontanément concentrés sur des problématiques connexes. Geoffrey sur la communication phatique et intime, Kevin sur les facettes identitaires et moi sur la présence et la géolocalisation.
Si tu ne devais retenir qu’une seule chose de ces deux années, ce serait quoi ?
Sans doute le sentiment d’avoir touché du doigt l’évolution fondamentale qui est en train de s’opérer dans la technologie. Une technologie qui durant toute la période moderne à eu pour effet d’isoler les individus, de nous enfermer dans des bulles en nous promettant l’indépendance, l’autonomie. Une technologie qui a produit de la solitude et de l’ennui. Une technologie qui permet aujourd’hui de recréer ces liens vitaux entre les personnes. Un changement aussi dans les modes d’interactions qui répond à ce que Stéphane Hugon désigne comme un nécessaire besoin de ré-enchantement. Recréer du sens, produire des symboles.
Tiens, parlons sociologie. Peux-tu nous présenter les intervenants sociologues et votre manière de collaborer ?
Stéphane Hugon, Nicolas Géraud ou Stephana Broadbent nous ont beaucoup apportés. En amont, en nous aiguillant sur des enjeux sociétaux majeurs, en nous incitant à nous confronter aux usages, identifier des archetypes, et en aval, en nous aidant à positionner nos projets dans leur contexte. Par exemple, nous avons réalisé des observation in-situ avec Stephana. Nous nous sommes rendu chez des utilisateurs du logiciel Skype qui communiquent régulièrement avec des personnes situées à l’étranger pour leur demander et voir quels étaient leurs usages des outils de communication.

La géolocalisation passionne aussi les artistes et les firmes penses-tu que leur travail est proche du tien ?
Ou bien peut être est-ce mon travail qui est proche du leur ? La géolocalisation est un enjeu colossal pour les firmes qui développent des dispositifs de communication digitaux et c’est un sujet passionnant pour les artistes. La géolocalisation créé une liaison forte entre le monde tangible et le l’univers digital et elle est de nature à modifier sensiblement notre perception de l’environnement. Il y a une multitude de projets convergeant sur ce sujet. Il suffit de constater à quel point l’utilisation d’un GPS modifie la manière de se repérer dans l’espace. Je pense aussi aux expérimentations urbaines des situationnistes ou bien encore aux magnifiques visualisations de Nicholas Felton. Sur le mobile, il y a aussi de nombreuses applications comme Glimps qui permettent de jouer d’une manière assez élégante et créative avec la géolocalisation. Nicolas Nova dans son livre « Les médias géolocalisés » donne un aperçu historique très complet de ces recherches.
Pour moi, le véritable gap par rapport aux usages de la géolocalisation est surtout lié à l’acceptation par les utilisateurs.
J’identifie quatre profils types de réactions dont le rapport me semble assez équilibré actuellement. Tout d’abord, il y a les paranoïaques qui pensent que les données issues de la géolocalisation sont utilisées par les services de renseignements de tel ou tel pays pour les surveiller. Les méfiants doutent de l’usage positif qui va être fait par les firmes des informations collectées sur leurs déplacement et qui craignent que la publicité autours de leur localisation provoquent des situations embarrassantes. Les fatalistes assument que l’on recueille déjà sans leur consentement une multitude d’informations que l’on n’y peut rien et que de toutes façon, ils n’ont rien de particulier à cacher. Et enfin, ceux qui pressentent qu’il est possible de créer des expériences innovantes et riches à partir de la géolocalisation. Bien sûr c’est ce dernier groupe qui m’intéresse le plus et j’espère qui va compter de plus en plus d’adeptes.
Je fais parti de ces 4 profils par alternance. Ne crois-tu pas que c’est aux créateurs et aux chercheurs d’amener de la clarté et de l’information aux trois autres profils pour les convaincre? (je pense ici à des campagnes de communication éloignées du blabla juridique, à un label « je n’achète pas de BDD clients » ou « je suis contre les spams », à une discussion mondiale des différents acteurs au sujet de la confidentialité des données comme cela a été le cas pour la génétique, …)
Bien sur, les designers ont un rôle à jouer. Il faudra plus que des effets d’annonce pour convaincre les utilisateurs de la valeur ajoutée des applications géolocalisées. Intégrité et empathie sont des valeurs qui peuvent les inciter à dépasser leurs aprioris. J’aime assez ton idée de charte de bonne conduite, d’un label qui pourrait être un axe de communication pour les industries des médias, comme il l’est souvent l’industrie agro-alimentaire avec le label « garanti sans OGM ». Il est fort possible qu’une marque de e-commerce qui s’affiche sans « marketing comportemental » par exemple puisse gagner les faveurs du public. Ce serait un révélateur flagrant de l’importance que les médias digitaux prennent dans notre vie.

J’ai ressenti deux valeurs fortes dans ta présentation de Hic&Nunc : la justesse et la simplicité (ce qui revient peut-être au même). Penses-tu que seul un temps d’étude peut permettre cela ?
Justesse et simplicité sont des notions qui me plaisent beaucoup. Assurément c’était l’un des objectifs de ce projet. Trouver l’interface juste. Celle qui implique l’utilisateur sans tomber dans l’écueil de la transcription littérale. Cela demande du temps en effet. Du temps pour, collecter des informations les interpréter, réaliser des expérimentations. Scoth Berkun, dans son livre « Myth of Innovation » explique bien à quel point l’innovation est un processus long et complexe. En revanche, si par temps d’étude tu veux dire « faire des études », alors je n’affirmerai pas qu’il s’agit du seul moyen. Il me semble tout de même que les contextes favorable à une démarche propice à la conception de dispositifs digitaux innovant, pertinents et de nature à s’inscrire durablement dans les usages sont assez rares.
Je vois l’émergence de cette envie de ré-enchantement, de justesse et de simplicité dans le design et l’art d’une manière générale (je pense entre autre à Anne-Laure Maison et Inès Le Bihan) comme un énorme souffle d’optimisme qui clame « nous devons nous réapproprier la technologie ». C’est cela « le sentiment d’avoir touché du doigt l’évolution fondamentale qui est en train de s’opérer dans la technologie. » ?
Oui, tout à fait. C’est un rapport différent à la technologie qui est en train de voir le jour. Un rapport empreint d’animisme. Je sais que c’est une notion à laquelle Rémy tiens beaucoup. Les valeurs technophiles ont tendance à s’essoufler et je pense que l’on va s’intéresser, que l’on s’intéresse déjà plus à l’émotion, au contenu, aux symboles qu’à l’outil qui en est le vecteur.
Des signaux faibles (temporalité, espace, communication,…) qui créent des relations fortes. Peut-on considérer que c’est le leitmotiv de ta recherche ?
Les signaux faibles sont les vecteurs et les révélateurs des relations fortes. Stefana Broadbent l’affirme non sans une pointe d’humour, avec les multiples canaux qui nous permettent aujourd’hui de communiquer avec des personnes partout dans le monde, les gens continuent essentiellement à appeler leur maman. Et c’est vrai. Sans aucun doute. J’ai axé ma recherche sur ces relations fortes en y intégrant cette promesse qui n’est pas de créer de nouvelles relations fortes entre les gens, mais plutôt d’en être le média.

Quand on parle d’information numérique, est-on dans une re-codification du langage ou une nouvelle forme de langage selon toi ?
A l’échelle du langage, l’essor du numérique représente une durée infinitésimale. Pour ma part, j’ai pris le parti d’aborder la question du langage et de l’information numérique avec humilité. C’est pourquoi, au départ de mon projet, j’ai cherché une métaphore. Une base solide et ancestrale qui me permettrait de travailler sur des fondamentaux de la communication interpersonnelle. La carte postale est une forme de média géolocalisé. Elle comporte les informations que je souhaitais transmettre : Le geste, la trace d’une action, une preuve, tangible, que l’on envois à une personne pour lui signifier qu’à un moment, et dans un lieu précis, on a pensé à elle. D’où, Hic&Nunc, le titre de mon projet. Dès lors, la question n’était pas pour moi de créer une nouvelle forme de langage, mais bien de codifier une forme de communication existante dans un nouveau dispositif digital.
Lors de la présentation de tes différents modules j’ai pensé au petit poucet qui semait des cailloux avec un dessein bien établi, je suis loin du compte ?
C’est en effet une très belle métaphore. La toute première expérimentation de mon projet Hic&Nunc mettait en œuvre ce concept. Mon projet précédent, nominé au Smart Urban Stage de Paris en 2010 portait aussi déjà en grande partie sur les usages du life-logging et du géo-tagging. Toutefois, j’entrevois des limites à la pratique de marquage systématique et volontaire des déplacements. Ce à quoi je crois beaucoup, en revanche, c’est à la création implicite un patrimoine digital grâce à la capacité des dispositifs de communication numériques à archiver les données. Patrimoine qui, mis en scène de manière élégante, peut devenir le support d’une forme inédite de narration. Un champ de recherche passionnant pour les designers.
Archiver des données me fait penser au cloud et à son intérêt pour une meilleure gestion. La dématérialisation me fait peur également… Ce « Pratrimoine » serait avantagé par le cloud ?
Les données sont encore trop volatiles et menacées d’obsolescence pour être perçues comme un patrimoine. Oui, en effet, je pense que le « Cloud » va leur offrir la persistance et la portabilité qui leur font défaut.

Quelle suite ?
Je considère que ce projet est loin d’être terminé. Je poursuis actuellement le développement d’une application de visualisation et de messages géolocalisés dont l’interface est conçue pour présenter de manière ambiante les membres d’un cercle limités, ceux qui nous sont chers. Il est apparu que la dimension sonore de la notification était un aspect très important. Je compte publier cette application à la fin de l’été. Cette application et les autres expérimentation et recherches que j’ai réalisées durant ces deux années sont une partie du legs que font les étudiants du cycle de recherche IDN de l’Ensad à leurs successeurs qui vont s’atteler à l’ambitieux projet de concevoir un OS mobile. Et puis, chez voyages-sncf.com, je participe à la conception d’une application communautaire sur le thème du voyage. Le voyage abordé comme un évènement, dont la préparation et l’expérience sont des opportunités de d’échanges et de rencontres au sein d’un réseau social. Elle sera déployée à la rentrée et je pense que de nombreux autres projets liés à la géolocalisation et aux réseaux sociaux suivront.
Tu as citer quelques livres, as-tu une listes de livres, sites, blog à nous conseiller pour mieux comprendre ton approche ?
quelques références :
Stefana Broadbent : L’intimité au travail
Daniel Gilbert : Stubling On Happiness
Bill Moggrige : Designing Interactions / Designing Medias
Danah Boyd : danah.or
Matthew Frederick : 101 Things I learned in Architecture School.
Rem Koolhaas
Et plus de références sur idn.ensad.fr
…
J’espère que vous aurez autant apprécié cette interview que moi. Je tiens à remercier Geoffrey (
) sans qui je n’aurai pas assister à ce colloque qui m’a ouvert de nouveaux horizons.
Les réponses de David m’ont donné envie de prendre le temps de la réflexion. Je suis toujours épaté d’avoir la chance de pouvoir interviewer des gens qui ont tant à apporter donc sincèrement David un grand merci de nous avoir fait partager ce parcours de recherche qui a été (et est) le tien.
Merci aussi d’être de ces gens qui veulent rendre le monde plus humain et qui prônent l’action et l’optimisme pour y arriver